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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 21:14

Danse au crépuscule

Chapitre 3 : La danse du maître de l’or

 

L’arrivée à la citadelle de la jeune étrangère souleva un tollé parmi les fiers guerriers de Kahina. Deux personnes la défendirent face à un peuple entier : Ikku et le maître alchimiste qui la prit sous son aile comme apprentie. L’hostilité de tous ébranla la jeune fille mais elle prit sur elle.

- L’enseignement te sera rude, mais tu surpasseras les épreuves. N’est-ce pas là, après tout, ce que tu es venue chercher en ces terres arides ?

Les paroles du vieux maître résonnent encore à ses oreilles. Lui qui n’est plus, lui qui lui a ouvert les yeux et les oreilles, lui qui lui a montré la voie, donné une voix pour chanter avec le sable. Mourant, il a désigné Maryline pour lui succéder. Dans un souffle, il s’est excusé de lui compliquer davantage l’existence au sein de la communauté. Car être désigné par le maître est une chose. Prouver qu’on en est digne en est une autre. Cette épreuve, elle l’avait inconsciemment réussie par le passé, de par sa rencontre avec le Gardien Vigilant. Il lui avait même assuré qu’elle était née pour ce rôle. Des années durant, elle s’était entraînée comme ses pairs apprentis à maîtriser les formules et les chants pour approcher le niveau de la perfection. L’avait-elle atteint ce jour, au crépuscule, alors qu’elle s’apprêtait à entonner le chant funèbre et exécuter la danse rituelle du maître de l’or qui ferait d’elle un maître alchimiste ou une exclue de la tribu à jamais ? Aujourd’hui elle connaissait la réponse. Et aujourd’hui encore, elle avait dansé pour le repos de l’âme d’un guerrier. Mais pendant des années de dur apprentissage, elle avait douté d’elle-même.

- Le doute, c’est ce qui nous maintient dans notre humanité, nous qui possédons des pouvoirs proches de ceux des dieux, avait un jour dit Ikku.

Même si le doute les avait empêchées d’avancer des années durant.

 

La semelle des sandales claquait durement sur le sol tassé, projetant des nuages de poussières à chaque pas. Ses professeurs l’auraient réprimandée pour ce manque de discrétion de la part d’une guerrière, qui plus est d’une princesse. Mais Ikku n’en avait cure, là où elle allait, personne ne viendrait lui faire de reproche. Aussitôt libérée de ses obligations d’apprentie souveraine, titre officialisé à son retour d’initiation, elle avait foncé vers l’ancien rempart ouest. En ce soir d’hiver, le soleil se coucherait bientôt. Il n’était déjà plus très haut sur l’horizon. Elle accéléra sa course, traversant les vestiges des bas-quartiers occidentaux laissés à l’abandon depuis la chute de la première Kahina. Ici avait eu lieu de sanglants combats et l’envahisseur n’avait fait preuve d’aucune pitié. Le fantôme du massacre planait encore sur les ruines, de sorte qu’à la reconquête de la citadelle par les guerriers du clan, le quartier de l’ouest n’avait jamais été réhabilité. Les gens ne le traversaient que pour se rendre au cimetière. Partout, le sable avait repris ses droits au pied de la forteresse.

Cet endroit abandonné de tous ne pouvait que lui convenir, songea Ikku.

Elle sauta d’un muret moisi sur les blocs de pierre à moitié éboulés du rempart et embrassa l’horizon du regard. Le soleil inondait la plaine stérile d’une flaque rubiconde. Ikku s’était attendu à voir une silhouette se découper sur le sable, répétant les gestes et les formules inlassablement, jusqu’à réussir l’exercice. Depuis deux ans qu’elle était arrivée dans la tribu de Kahina, Maryline s’entraînait plus que de raison dans le but de rattraper son retard évident sur ses pairs apprentis alchimistes. Tous les soirs, quand elle n’était pas de corvée, elle s’isolait dans les ruines pour travailler les enseignements de son maître. Ce soir il n’y avait personne, et Ikku était pourtant certaine qu’elles s’étaient bien donné rendez-vous la veille.

- Maryline ? cria-t-elle à l’immensité. Seul l’écho de la falaise des tombeaux lui répondit. Ikku réitéra son appel.

- Je suis là, renvoya une voix au pied du rempart.

Maryline était assise contre le mur, les genoux ramenés contre sa poitrine, la tête posée dessus.

- Qu’est-ce que tu fais là ? Tu danses pas ?

- Ca doit être une crise de cafard…

- Ne sois pas ridicule, y a pas de cafard dans le désert. Qu’est-ce qui te tracasse ?

Le temps avait fait son œuvre, dénouant les réticences de la jeune fille, la liant à Ikku d’une solide amitié. Le soutien de la princesse lui avait valu autant d’animosités de la part des membres du clan que n’en subissait Maryline. Mais son affirmation devant ses frères et ses parents, forte de l’enseignement de Ksahar et Dolby et de l’appui du maître alchimiste, avait dissuadé plus d’un d’en venir aux armes pour chasser l’étrangère. L’étrangère. Ksahar l’avait prévenue, elle n’aurait plus aucune famille à laquelle s’identifier, se rattacher. Plus qu’Ikku et sa loyauté. Pendant ces deux années passées loin de tous ses repères, elle s’était accrochée à cela. Pour reconstruire sa vie et atteindre son objectif : devenir maître alchimiste. Car Ksahar n’avait jamais menti : elle était née pour cela, l’alchimie. Pas n’importe quel alchimiste, celui qui tient la lance et le bâton, le bras droit de la reine Kahina. Le serviteur du maître de l’or, le désert. Ce type d’alchimie était vraiment à part, dans sa relation avec le désert, la musique, le chant, la vie elle-même.

Son maître était comme elle née humain ordinaire, au milieu d’une tribu de sorciers qui érigeait la magie au rang de pouvoir suprême. Ikku avait raison, on pouvait devenir magicien sans user de magie. Mais maître alchimiste, c’était bien au-delà. Il avait appris de son prédécesseur à tirer parti de la puissance du désert, quand les sorciers ordinaires ne se servaient que de leur propre force. Raison pour laquelle Ikku s’était évanouie la nuit où elle avait affronté le Nagâ et fait exploser le sanctuaire de Ksahar. En écoutant le chant du désert, Maryline deviendrait à même d’utiliser des sorts auxquels bien peu de sorciers pouvaient accéder.

Mais pour cela, encore devait-elle devenir la meilleure de tous. Dans ce but, et ce depuis deux ans, elle ne ménageait pas sa peine. A l’instar d’Ikku qui s’était attelée assidument à sa préparation au règne, Maryline avait partagé tout son temps, souvent sacrifié des nuits de sommeil aussi, entre l’enseignement de son maître, la pratique de la magie et les recueils de la bibliothèque royale, dont Ikku lui avait largement ouvert les portes, tout en ignorant les brimades de ses pairs. Ne renonçant pas pour autant à sa formation guerrière, elle avait supplié le maître d’armes de l’entraîner au maniement de la lance, arme de prédilection du clan. Seule la reine portait l’épée, cette épée autrefois brandie par la première Kahina et qui passait de génération en génération entre les mains de chaque reine. Pour Maryline qui n’avait toujours manié que la dague ou l’épée courte, maîtriser les rudiments de la lance fut un calvaire pendant longtemps.

Ikku au contraire, qui feignait de s’intéresser à la politique et l’étiquette, excellait dans l’exercice de toutes les armes.

- Occupe-toi de faire pleuvoir au bon moment pour nous attirer les bonnes grâces de la foule, plaisantait Ikku en la voyant briser des manches de lance à tour de bras. Je me chargerai de repousser les envahisseurs.

- Est-ce que ça te manque ? demanda la princesse. La musique. Les concerts.

Maryline ne répondit pas tout de suite, pesant le pour et le contre.

- Je ne peux pas dire que ça ne me manque pas un peu. Mais je fais de la musique aussi en alchimie. Par contre, le chant n’a rien à voir avec le piano. Jouer une note sur un clavier et la chanter juste, c’est différent. Il faut constamment être concentré sur l’instrument. Y a des jours où j’ai l’impression d’avoir repris le violon tellement j’ai fait de couacs dans une seule séance d’exercice.

Ikku fut secouée d’un grand éclat de rire. La pierre sur laquelle elle s’était assise trembla, se déchaussa du mortier pourri et tomba dans la poussière avant que la jeune fille ne puisse se redresser.

Deux notes sèches et directives naquirent de la bouche de Maryline et Ikku se figea dans l’air à mi-chemin de sa chute.

- T’es vraiment plus douée que moi pour la magie, soupira la princesse. Y a pas à dire. C’est pas moi qui mérite le titre de reine-sorcière de l’Atlas…

- C’est long de chanter une incantation pour puiser la magie dans une source même proche, marmonna l’apprentie. Tant que je n’aurais pas atteint le niveau du maître, je ne pourrais pas rivaliser avec un sorcier qui tire sa puissance de sa propre énergie…

- Mais tu l’atteindras. Ksahar l’a prédit.

- Il ne se trompe jamais, celui-là ?

- Ben, paraît qu’il a prédit à ma mère qu’elle mettrait au monde une reine plus grande qu’entre toutes. Petite tout le monde me couvait du regard avec de grands espoirs en tête, genre je vais reconquérir toutes les terres de la Kahina. Maintenant ils attendent juste que je me montre digne de ma charge.

- Attends, il s’est pas trompé. Y a déjà eu une reine avant toi qui dépassait 1m80 en taille ?

- C’est ça, moque-toi ! Et tu comptes me laisser là encore longtemps ?

- Pardon !

Trois notes cristallines créèrent des marches d’air dense qui menèrent Ikku sur la terre ferme.

- Même pas fichue de briser ce simple sortilège, madame la grande reine ?

Ikku vira cramoisie.

- En fait j’y ai même pas pensé. Tu vois comme je suis nulle.

- Non, tu n’es pas nulle. Tu ne te reposes pas sur tes dons à outrance. Mais ça viendra, quand tu auras un peu plus confiance en toi.

- S’entendre dire ça d’une fille qui a le cafard, ça me fait rêver !

Elle posa son royal fessier à côté de son amie à même le sol brûlant.

- Tu sais, moi quand je suis née, personne n’attendait rien de moi, si ce n’est ce qu’on attend de tous les Bessarion, être un bon exorciste. Je suis née entre mes deux frères et je n’aimais pas jouer à la guerre ou aux chevaliers avec eux. Depuis qu’ils sont tout petit, ils ont une arme à la main. Moi je préférais la musique, sans me rendre compte qu’on me regardait de travers dans la famille. Quand je suis devenue assez grande pour comprendre, j’ai pris le chemin de l’entraînement. Je n’aimais toujours pas les armes mais je me disais que c’était le devoir de notre famille, de chasser les monstres. Mais même comme ça, je n’arrivais pas à rendre mon père fier de moi.

Elle éclata en sanglot, réalisant pour la première fois depuis deux ans, ce que Ksahar avait voulu dire. Elle ne cherchait pas à devenir exorciste par devoir, ni même par orgueil. Elle désirait juste l’approbation de son père, voir dans ses yeux la fierté qu’elle n’avait jamais lue enfant.

Ikku lui tapota gentiment l’épaule, resongeant aux paroles de Ksahar. Le deuil serait long, mais Maryline devait l’endurer pour s’en sortir et avancer de sa propre volonté. Ikku n’était pas dupe et se doutait bien que le lion avait dû tenir le même genre de discours à son sujet pendant l’initiation de l’alchimiste. Elle savait bien qu’elle se devait de dépasser l’idée de devenir reine juste pour complaire sa mère ou pour satisfaire les attentes d’un peuple. Elle savait depuis toujours que c’était sa seule motivation, sinon elle aurait fui comme Maryline. Mais elle devait rester pour son propre orgueil et non pas celui de sa famille. Elles se soutenaient l’une et l’autre pour ne plus s’abaisser devant le jugement des autres.

- Ca va aller. En deux ans, tu en as appris plus que les autres apprentis depuis qu’ils savent lire. Tu as du talent, et le maître ne tarit pas d’éloges sur toi.

- Oui, mais si je me rate au moment crucial, ou si le maître ne me choisit pas comme successeur, qu’est-ce que je vais faire ? Maintenant que j’ai un véritable objectif, j’ai peur de tout perdre. Si j’échoue, ils se dépêcheront de me mettre à la porte parce qu’ils ne veulent pas de moi.

- Ca ça reste à voir. Il est hors de question que tu quittes la citadelle. Je te nommerai professeur de musique de la famille royale !

- N’importe quoi. Tu te mettrais le peuple à dos pour une étrangère.

- Pour moi tu n’es pas une étrangère. Combien de fois faudra te le répéter ? Tu m’es plus proche que mes propres idiots de frères !

- Peut-être que je pourrais m’installer avec Dolby et Ksahar, s’ils veulent bien de moi…

- Ne commence pas à envisager l’échec !

- Je ne veux pas quitter le désert. Jamais je n’ai été aussi en phase avec moi-même qu’ici. Je suis certaine de ne jamais retrouver ce sentiment, où que j’aille.

- Au moins tu es certaine d’une chose dans tout ça.

- Tiens, on aurait dit une phrase bravache de reine ! Ca te ressemble bien !

- Allons Lilou, murmura-t-elle tendrement, c’est toi qui m’as appris à ne plus douter. Cette nuit-là restera gravée dans mon cœur. En te voyant si déterminée, si forte, j’ai voulu ne plus être celle qui déçoit sa mère et sa souveraine, pas assez douée, pas assez volontaire, qui se laisse portée par les événements. Grâce à toi, j’ai voulu être une reine dont le peuple et les ancêtres seraient fiers.

- Comme quoi, on fait forte impression sans le vouloir. Moi je voulais surtout m’échapper de cette histoire de dingues et regagner mes pénates. Et pourtant je suis restée. Je suis la plus cinglée de nous deux !

- Tu sais, notre maître nous a parlé de la danse du maître de l’or.

- Vraiment ? Et alors ?

-  « » lui a demandé quand il comptait l’enseigner à son successeur. Le maître l’a regardé d’un air moqueur en lui disant que son héritier la connaissait peut-être déjà. Il est devenu écarlate. Mais le maître a éclaté de rire et a aussitôt ajouté quelque chose à ce sujet.

- Ah bon ? Et c’est quoi ? Le nom de son héritier ?

- Non. Il a dit : « Ce n’est pas à moi de vous l’apprendre mais au seul maître de l’or pour qui nous dansons. »

- Hein ? Ca veut dire que…

- C’est au désert que nous devons adresser nos vœux et prières. En espérant qu’il réponde favorablement.

- Les connaissant, ces petits fats doivent tous courir les dunes pour implorer chaque grain de sable. S’il y en a un qui reçoit ses faveurs avant toi je lui arrache la langue. Tu écoutes le désert depuis tellement d’années que tu ne peux qu’être sa préférée.

- Je ne suis pas sûre que ça marche comme ça, Ikku. Il n’y a pas que le désert qui parle. Il faut aussi que le danseur écoute ce qu’il a à dire. Comme le musicien doit écouter la voix de son instrument sinon sa musique ne signifie rien. Et moi, j’ai beau écouter à m’en rendre sourde, je n’entends rien à ce chant, rien de cohérent, rien.

Ikku lui prit affectueusement la main.

- Mary, tu veux bien danser pour moi ? Pas pour une princesse, pas pour une sœur, pas pour une amie, mais simplement pour cette nuit où nous sommes venues au monde pour la seconde fois, où Maryline Bessarion a prouvé sa force et sa générosité, où Ikku Jadou a trouvé le courage de surpasser ses faiblesses. Danse pour nous, telles que nous sommes aujourd’hui.

Maryline hésita ; se redressa sur la pointe des pieds ; saisit son « bâton » qui gisait dans le sable à côté d’elle ; se leva. Elle épousseta sa robe rouge passé où se dessinaient en arabesque argentés les symboles alchimiques dont elle se servait le plus. Otant ses sandales, elle posa un pied léger sur la première dune, leva son bâton au-dessus de sa tête, une simple branche d’épineux à même de canaliser les flux d’énergie. Une simple expiration et son corps entier s’abîma dans la danse. Une danse sans nom, une danse qu’elle n’avait jamais apprise mais dont chaque mouvement lui vint avec l’aisance naturelle d’une valse mainte fois répétée. En gestes gracieux et délicats, elle souleva une gerbe de sable autour d’elle. Les particules l’emprisonnèrent dans un voile où Ikku ne devinait plus que l’ombre de sa silhouette.

Mais ce qu’elle vit tout autour fut extraordinaire. Des rayons liquides du soleil sur les dunes apparurent des formes indistinctes d’or, cinq en tout. A mesure qu’elles approchaient de la danseuse, des membres graciles se dessinèrent. Là l’esquisse d’une corne, ici le cisellement d’une écaille, l’agilité d’une main, la finesse d’un bec, la douceur d’une crinière. Ikku reconnut la gazelle des plaines, le cobra des sables, le singe des montagnes, l’Eclaireur du Désert et le Gardien Vigilant. Mais il ne s’agissait pas tant de Dolby et Ksahar eux-mêmes. Non, ce qu’elle voyait, le spectacle auquel elle avait le privilège d’être conviée, c’était la réunion de l’esprit des cinq fils du désert. Maha la bondissante, le mortel, le sage, le facétieux et le rugissant. L’esprit des tous premiers fils de la terre et du soleil. L’antilope secoua ses longues cornes effilées et bondit de dunes en dunes, taquinant le paresseux cobra, martelant la cadence de ses sabots d’ébène. Le reptile montra les crocs devant l’insolente tout en se balançant d’avant en arrière, les ondes vibrant le long de son corps. Le singe sauta sur le dos du lion et battit des mains comme un spectateur avide. Le fauve se secoua pour s’en débarrasser, grognant de voir le macaque revenir à la charge. Le manchot qui semblait tout tenir du caractère de Dolby s’ébroua en haussant les « épaules » d’un air défaitiste.

Ma parole, je rêve !

Le voile de sable retomba, découvrant Maryline entraînée dans sa danse, inconsciente des spectateurs. Ses pas ralentirent, marquant une dernière fois le rythme avant de s’arrêter pour de bon. Debout au centre des esprits, sa robe semblait teinte de frais d’un beau vermillon brillant, les arabesques rehaussées d’argent pur. Son bâton n’était plus une pauvre branche mais une belle lance plaquée d’argent à la pointe d’onyx où courraient des incantations. Tour à tour les cinq esprits s’inclinèrent. Le singe sauta prestement sur son épaule et applaudit à tout va.

Le soleil plongea dans l’horizon emportant avec lui ses cinq fils. La nuit s’alluma du ballet des étoiles. Et l’illusion du maître alchimiste disparut avec eux.

 

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 12:51

La suite des aventures de Maryline et Ikku. Au plaisir.


Chapitre 2 : Le premier jour

 

Le souffle et la mélopée enivrante des grains de sable se turent. Une présence étrangère avait brisé le fragile équilibre. Le désert ne lui parlait jamais en présence d’un tiers.

- Ca y est ? demanda Maryline, le regard tourné en direction de l’ouest.

- Oui. Il repose dans le caveau des Princes. Pourquoi n’es-tu pas venue ? murmura Ikku après un long silence.

Maryline s’attendant à cette question. En douze ans de vie avec la tribu de Kahina dont Ikku était à présent la reine, jamais elle n’avait assisté aux rites funéraires. Elle sentait bien que les membres de la communauté lui étaient redevables de ne pas la voir s’immiscer dans cette parcelle de leur vie. Bien qu’elle soit le maître alchimiste, celui qui chante et dans pour l’âme des morts.

- Je ne suis pas de ta famille, répondit-elle fermement. Je n’ai pas à violer votre intimité.

- Ne sois pas stupide ! Ce sont les funérailles d’un prince, tout le monde y assiste !

- Tous ceux qui se sentent réunis en un seul peuple qui pleure son prince, oui ! Mais moi, je ne suis pas comprise dans ce sentiment.

- Tu es comme ma sœur !

Ikku pleurait. Elle pleurait souvent quand il s’agissait de Maryline. Peut-être parce qu’elle-même ne pleurait pas assez.

C’était vrai : elles étaient comme deux sœurs. Elles avaient grandi et mûri ensemble, inséparables depuis cette nuit où elles s’étaient mutuellement sauvé la vie. Et où un volatile de la banquise avait radicalement changé sa vision du monde. De leur point de vue, Ikku avait raison. Et pourtant…

- Arrête de te voiler la face, Ikku. Si ça n’avait été toi et sans l’appui du maître alchimiste, ils m’auraient tous gentiment renvoyée d’où je venais. Que tu le veuilles ou non, je resterai toujours une étrangère à leurs yeux.

- Mais tu es devenue notre maître alchimiste.

Maryline laissa échapper un ricanement moqueur. Son maître avait forcé le sort et son destin en la désignant comme successeur. Sans vouloir accorder d’importance à l’indignation générale et feignant l’agonie.

- Ca ne change rien au fait qu’il y a quinze ans je t’aurais tuée sans hésitation. Ils ne pardonnent pas le passé. Il y a bien trop d’incompréhension entre nos mondes. Et toute ta bonne volonté n’y fera pas grand-chose.

Ce fut au tour d’Ikku de laisser échapper un soupir de résignation. Ce discours plein d’amertume, que ne l’avait-elle trop entendu toutes ces années.

- Quoi qu’il en soit, malgré vos différends, il aurait été honoré que tu viennes à ses funérailles.

- J’irai, quand ton père et tes frères auront quitté le tombeau. Pour l’heure, les hommes attendent que je danse.

Ses lèvres esquissèrent un sourire en se tournant vers la reine de Kahina.

- Et mes apprentis et assistants que je chute pour m’achever.

 

Chemin faisant dans le désert, alors que la lune traçait calmement son sillon dans l’océan d’étoiles, l’étrange oiseau tirant derrière lui Ikku endormie, le mutisme de Maryline avait cédé le pas à la curiosité. Ils parlèrent du démon que la sorcière avait nommé Ysserb.

- Ah ça ! s’esclaffa Dolby de sa voix flûtée. Ce n’était pas un démon.

- Si ce n’était pas un démon, qu’est-ce que c’était ? Il craignait l’argent.

- Vous êtes de mauvaise foi, vous avez bien vu que non.

- Oui c’est vrai que la dague n’a pas eu d’effet… Eh ! Mais depuis combien de temps vous nous observiez ?

- Depuis suffisamment longtemps pour me demander si je ne devais pas sortir deux cercueils et pour traiter Ksahar de tous les noms les plus infâmes de la création.

- Et venir nous aider, non ?

- Que voulez-vous qu’un manchot fasse contre un Nâgâ ?

- Et alors ce Nâgâ c’était quoi ?

- Un simple monstre, une créature de bas étage.

- C’est la même chose, monstre ou démon !

- Ah non ! répliqua catégoriquement le volatile.

Et il lui exposa la classification de ce qu’il appelait la sphère inférieure, complémentaire de celle dans laquelle les humains évoluaient, la sphère supérieure.

Les Enfers, quoi ! se dit Maryline.

Au premier échelon, les monstres, dépourvus de capacités magiques, ce qui les empêchait théoriquement de passer dans la sphère supérieure si les sorciers ne s’amusaient pas à les y envoyer. Goules, Nâgâ, Poltergeist, loups-garous, mus par l’instinct de survie et de la chasse.

Au second étage, les démons, mineurs, médians, majeurs, une certaine forme d’intelligence et une aptitude à pratiquer la magie avec un très fort potentiel de dévastation. Les esprits de feu, d’ombre, les sirènes, les harpies, les vampires…

A l’évocation des vampires, le cœur de Maryline se serra. Sa famille en avait engendré un de la pire espèce. Le plus connu de tout le folklore des Carpates à travers le monde.

En somme Maryline connaissait déjà cette partie de la classification, même si elle faisait l’amalgame entre démon et monstre.

Le troisième niveau était celui des sorciers, des damnés, des maudits qui régissaient le peuple de créatures des échelons inférieurs.

A part, inclassifiables, les Mânes, les âmes des morts qui attendaient de retourner dans le cycle des réincarnations.

Aux niveaux supérieurs, nul ne savait ce qu’il pouvait y avoir. Dieux, demi-dieux, anges ? Il était déjà difficile d’établir ce qu’il y avait au-dessus de la tête des hommes dans la sphère supérieure.

- Alors les sorciers sont bien nos ennemis, même s’ils se battent parfois contre des monstres ?

Dolby claqua furieusement du bec.

- Encore une erreur. Vous avez tendance à croire, comme beaucoup d’humains, que tout ce qui a trait à la magie est maléfique. Détrompez-vous ! Tous les sorciers n’appartiennent pas au monde inférieur.

- Et comment puis-je être assurée que cette fille n’en est pas une ? En me montrant ses papiers ?

- Et si vous appreniez à faire confiance ? répliqua Dolby. Pas qu’aux autres, à votre instinct et à vous-même.

Maryline s’arrêta net. Dolby poursuivit son bonhomme de chemin, la laissant méditer ses paroles.

- Vous connaissez les trois lois de la robotique, d’Isaac Asimov ?

- Euh oui… hésita Maryline, s’étonnant qu’un manchot du désert les connaisse.

- Les monstres sont un peu configurés de la même manière, à leur insu, par les sorciers. S’ils se retournent contre un sorcier de la sphère inférieure, ils s’autodétruisent. C’est une vieille histoire d’honneur, comme quoi les sorciers doivent régler leurs différends entre eux. Enfin qui serait assez bête pour envoyer un monstre face à un sorcier. Le match est perdu d’avance…

Le manchot ouvrit son bec dans ce qui aurait pu passer pour un sourire.

- Eh bien ? Le cherchons-nous ce lion fugueur ?

- Et comment !

 

- Le jour point, déclara Dolby.

Sur l’horizon se dessinait un fin liseré rose pâle. La lumière des étoiles s’affadissait dans le ciel plus clair. L’homérique Aurore aux doigts de roses allait s’étendre sur la terre suivie du char de feu d’Apollon.

- Il est temps de réveiller notre novice. S’il vous plaît.

Maryline se pencha sur le traîneau et secoua gentiment Ikku. La jeune berbère tira la couverture sur sa tête en maugréant. Maryline l’agita plus fermement. Rien. Ikku était décidément très attachée à son temps de sommeil.

- Ca fait des heures qu’on marche nous, alors lève-toi, maugréa l’exorciste.

Une méchante idée lui vint soudain. Et devant un énième refus de se lever, elle lui hurla dans les oreilles.

- Attention ! Un Nâgâ !

La réaction ne se fit pas attendre. Ikku sauta à bas du traîneau comme un diable jaillit de sa boîte, s’empêtra dans la couverture et tomba à la renverse dans le sable.

- Où ça ? Où est-il ?

Elle se releva tant bien que mal sur son pied valide, scrutant de tous les côtés, tandis que Maryline éclatait de rire sous la visible désapprobation du manchot.

- Un peu de tenue, mesdemoiselles. Vous allez rencontrer le Gardien Vigilant. Le dernier Lion de l’Atlas.

- Le Gardien, murmura Ikku en sourdine.

Elle se jeta à genoux, les mains jointes, les lèvres remuant à toute vitesse dans un langage que Maryline ne comprenait pas. Elle sentit la tension envahir ce corps frêle alors qu’une sorte d’excitation la gagnait elle-même. Qu’allait-elle rencontrer au bout de cette nuit étrange ?

- Les prières sont inutiles, jeune fille. Il arrive, à présent. Et s’il est en chemin, c’est qu’il a déjà fait son choix. Pour l’une comme pour l’autre, lâcha Dolby sur le ton de la conspiration.

- Hé ! Une minute, s’écria Maryline.

- Chut ! On n’élève pas la voix à l’arrivée du Gardien !

- Où est-il ? demanda tout bas Ikku.

- Droit devant vous.

Droit devant, il n’y avait que la bande indistincte entre ciel et terre de l’aube rougeoyante, d’où naîtrait bientôt un nouveau soleil.

- J’ai vu quelque chose, chuchota soudain Maryline.

- Ah oui, vraiment ? ironisa le manchot, une lueur indéchiffrable dans le regard.

- Sans tes lunettes, se moqua Ikku.

- Et ça c’est quoi ?

La jeune fille indiqua une sombre tâche mouvante sur l’horizon. La courbe de l’astre se découpa enfin au dessus de la vague écarlate et la l’ombre de la silhouette fut projetée sur le sable jusqu’à leur pied.

- Quelle taille ça peut faire pour avoir une ombre aussi grande ? demanda Maryline effrayée.

- J’en sais rien et je ne tiens pas à le savoir, répondit Ikku.

Un rugissement d’une violence inouïe résonna dans le désert. L’ombre prit la forme d’un lion, un lion géant aux crocs démesurés. Il rugit encore une fois, soulevant des bourrasques de sable dont le chant se perdit dans le lointain. Les jeunes filles se protégèrent les yeux de la tourmente. Quand elles les rouvrirent, le soleil était né, belle orbe rouge au dessus de l’océan de sable. L’immense lion léchait les bords de la cicatrice rougeâtre entre la terre et le ciel d’où avait surgi l’esprit de l’astre solaire, celui qui, la nuit, voyageait dans le corps de la déesse ciel chez les anciens Egyptiens. Ksahar avait uni le soleil divin à son corps matériel.

- Je te salue, ô puissant astre du jour ! entonna Dolby. Que ta lumière est belle sur le jardin du monde. Et je salue le fils qui t’a fait naître, le gardien du jardin du monde. Que ton voyage soit doux en ce ciel, que ton rayon soit juste, qu’il ne brûle point trop le cœur et le corps de tes fidèles serviteurs. Nous te saluons et t’honorons, nous les fils du Désert.

Maryline se laissa bercer par la douce mélopée à laquelle venaient se mêler des gazouillis indistincts du sable, oublieuse de la présence du grand lion. Ce n’est que quand l’ombre formidable l’eut recouverte qu’elle revint sur terre.

Ksahar, le Gardien Vigilant, le Lion Géant de l’Atlas, se tenait devant eux, si grand qu’il aurait pu renverser des immeubles, si puissant que les deux adolescentes se sentirent écrasées comme des insectes. Sa crinière était d’un bel or fauve bien fourni, ses crocs du plus pur ivoire et son œil était noir comme la nuit. Sa queue battait l’air, créant des nuages de poussière et des mouvements d’air assourdissant.

Elles demeurèrent tétanisées, coites.

- Hé, salut Ksahar ! s’exclama Dolby sans se démonter.

D’un coup de patte, le manchot aurait été réduit à un tas de plumes. Le lion pencha la tête vers lui, semblant prendre conscience de sa présence.

- Dolby ! Qu’est-ce que tu fabriques ici ? La dernière fois que tu as assisté à un lever de soleil dans le coin tu étais à peine sorti de l’œuf. D’habitude, tu ronfles déjà à cette heure.

- Espèce de vieille bourrique tête en l’air ! Combien de fois je t’ai dit que le jour de l’Initiation approchait pour la fille de la Kahina ? Mais monsieur n’en fait qu’à sa tête et va batifoler de droite et de gauche comme un lionceau court après un papillon. Et après qui se coltine une traversée du désert avec deux écervelées ?

- Il était plus gentil avant, tu ne trouves pas ? murmura Maryline à l’oreille d’Ikku.

- Ben en fait, moi je sais même pas qui c’est ce pingouin.

- Manchot ! Petite écervelée numéro 2 !

- Mauvaise pioche, plaisanta Maryline.

- Je le saurais pour la prochaine fois.

- Calme-toi ! Calme-toi ! Dolby ! tempéra Ksahar en lui tapotant la tête de sa grosse patte.

Il semblait avoir rétréci, mais il faisait encore plusieurs mètres de haut et Maryline ne put s’empêcher de se demander où on pouvait bien cacher un truc pareil dans le désert.

Ksahar éclata de rire, un rire tonitruant qui fit trembler le sol et les déséquilibra.

- Point n’est besoin de me cacher quand nul ne saurait me voir si je ne le désire.

Encore un qui lit dans les têtes, maugréa Maryline.

- Alors Dolby ? Pourquoi ne pas m’avoir attendu sagement à la maison ? On n’était pas à un ou deux jours près.

- Pour la bonne et simple raison qu’on a plus de maison, Ksahar ! Cette petite idiote l’a fait voler en éclats pour se débarrasser d’Ysserb !

- Eh ben, c’est ma fête aujourd’hui !

- Ne lui en veux pas, jeune Ikku. Dolby se targue d’être l’Eclaireur du Désert qui court après les Gardiens fugueurs mais il est très casanier. Nous trouverons bien un autre endroit pour dormir. Tu as su faire preuve de courage en affrontant cette peste de Nâgâ. Elle commençait à prendre la grosse tête et me filait toujours entre les pattes.

- Ce… ce n’est pas moi, seigneur, qui l’ai renvoyé dans le monde inférieur.

- Et tu fais preuve de beaucoup d’humilité.

Cette fois, Maryline jura qu’il avait pour de bon perdu plusieurs tailles. Ikku arrivait maintenant à hauteur de son garrot.

- Ce n’est pas moi qui rapetisse, c’est votre peur qui diminue. Viens, enfant de la Kahina. Nous avons à parler.

Il tourna les talons et Ikku le suivit. Ils marchèrent jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent dans un mirage.

- Et nous on fait quoi ? J’espère qu’ils n’en ont pas pour des plombes.

- Vous feriez mieux de prendre votre mal en patience. Votre tour viendra.

- Mais qu’ai-je à voir là-dedans ? s’emporta Maryline en scrutant l’horizon à la recherche du lion et de la jeune fille.

- Vous allez passer l’initiation vous aussi, puisque Ksahar l’a décidé en vous révélant sa présence. Evidemment, elle sera différente de celle que peut recevoir une princesse.

- Une princesse…

- Vous devriez venir vous asseoir, vous allez attraper une insolation.

- Ikku est la princesse de la tribu de Kahina ?! s’exclama la jeune fille en se tournant vers Dolby.

Le manchot était couché dans une chaise longue sous un parasol. Il tapota un second transat à l’ombre, l’invitant à y prendre place. Le traîneau avait disparu.

- Mais… mais d’où sortez-vous tout ça, bon Dieu !

- Mieux vaut que vous ne le sachiez pas. Pas avant que Ksahar ne vous ait entretenue de certaines choses. Allez, vous commencez déjà à rougir.

 

Quand Ikku revint, elle semblait différente. Blême sous son teint de miel, mais plus droite et le regard plus fier. Elle ne dit pas un mot et refusa de s’asseoir quand Maryline lui céda la place. Derrière elle, Ksahar attendait, manifestement peu pressé que la jeune fille se décide à le suivre ou non. Maryline choisit d’y aller. Personne ne bougerait de là tant que le lion n’en donnerait pas l’ordre. Si elle voulait rejoindre malgré tout la tribu de Kahina, elle devait passer cette épreuve. Mais l’appréhension la saisit à la gorge. Et si c’était un piège. Un piège pour se débarrasser d’elle. N’était-elle pas leur ennemie après tout ?

Ksahar grandit démesurément. Elle tenta de se raisonner, que la peur était responsable de l’illusion, cela ne faisait qu’empirer le phénomène. Le lion reprit bientôt sa taille d’immeuble. Mais le regard qu’il posait sur elle était empreint de la plus profonde douceur.

Ikku lui prit la main et toujours sans mot dire, d’un sourire, l’encouragea. Maryline déglutit. Cette main, elle était beaucoup plus forte, beaucoup plus assurée que la première fois qu’elle l’avait serrée. Elle reprit courage, s’avança jusqu’à Ksahar et posa une main sur son encolure. Il se laissa caresser en feulant et la guida dans le désert.

Ils marchèrent longtemps, et le soleil qui était au zénith à leur départ plongeait à présent vers l’occident. Ils marchaient vers la nuit, en silence. Quand le soleil fut tout juste sur le point de disparaître, Ksahar s’arrêta et la regarda longuement. Maryline n’avait plus peur. L’idée de mourir lui était devenue dérisoire. C’était même inconcevable. Elle ne le voulait pas.

- Que cherches-tu, enfant ?

La douceur de la voix la surprit.

- La tribu de Kahina pour pouvoir…

Ksahar secoua lentement la tête et sa crinière accrocha des rayons du soleil, se teintant de sang.

- Que cherches-tu, au plus profond de ton cœur ?

Elle hésita, se mordit la lèvre inférieure.

- Vous le savez ! Vous pouvez lire les pensées alors pourquoi me le demander ?

- Parce que tu dois te l’avouer à toi-même, à voix haute. Sinon tu ne pourras jamais aller de l’avant.

- Je… je…

Tu es une fille et je t’ai acceptée parmi nous.

- Je veux prouver ma valeur !

- N’es-tu pas déjà une pianiste émérite, de renommée internationale ? Tu as plus que prouver ta valeur dans ton domaine de prédilection.

Si tu n’es pas capable de suivre, ne traîne pas dans nos pattes.

- Je veux prouver ma valeur en tant qu’exorciste ! En tant que guerrier ! Je suis une Bessarion, descendante des Bassarab Draculescu. Notre famille a engendré les pires démons de la création et s’est donné pour mission de les anéantir jusqu’au dernier. Tous, hommes et femmes, avant moi ont mis leur existence au service de l’exorcisme. Je veux prouver à mon père que je suis digne de son nom !

- Ne trouves-tu pas cela futile ? Quand aujourd’hui tu as prouvé bien plus. Quand tu as prouvé ta valeur d’être humain, par ton courage et ta générosité ?

Maryline resta coite. Incapable de prononcer le moindre mot. Sa quête, futile ?

- Les exorcistes se fourvoient, tu l’as appris cette nuit. Dieu les préserve, ils n’y peuvent rien, c’est dans leur éducation et les dogmes de la religion. Heureusement, il n’y a plus guère de sorcières maladroites à mener au bûcher de nos jours, elles se dissimulent bien parmi les humains. Juste quelques monstres qui font d’assez bonnes proies pour les apprentis chasseurs. Ikku est une sorcière et je suis moi-même une créature de magie et pourtant nous ne sommes pas tes ennemis. Tu le sais en ton for intérieur. Tu l’as su bien avant que Dolby ou moi ne te l’expliquions. Ton cœur se posait depuis longtemps la question. C’est pour cela que tu doutes. Encore plus depuis que tu as sauvé Ikku. C’est à cause de ce doute que ton père t’a bannie des tiens. Et tu demeureras sans clan jusqu’à la fin car Kahina ne t’acceptera pas plus que Bessarion.

Maryline ne put retenir ses larmes. Depuis tellement d’années elle avait fui le problème et aujourd’hui qu’elle pensait pouvoir mettre fin à son exil, revenir dans la demeure familiale avec ses galons de guerrier et les honneurs, l’espoir s’envolait. Où irait-elle à présent ? Que ferait-elle ?

- Sans clan mais pas sans attache. Tu as lié ton destin à celui d’une reine. Ikku a besoin de toi, de ta force pour prendre son propre destin en main. Elle sera l’équilibre et la famille que tu cherches. La seule en qui tu puisses accorder une réelle confiance et ton amitié indéfectible.

- C’est absurde ! Quelle sorcière saine d’esprit se lierait avec une ennemie héréditaire ?

- Ikku ne t’a jamais vue comme une ennemie, malgré ton nom et ton sang. Après tout, des deux tu es celle qui a le plus de sang démoniaque dans les veines. Ikku n’en a aucun.

- Je suis de la branche cadette des Draculescu !

- Evidemment, la branche aînée est morte avec Vlad Tepes. Ne t’offense pas, enfant. Ton chemin est encore long. Il sera difficile, semé d’obstacles. Si tu le désires réellement, tu deviendras un guerrier. Mais quelle idée de vouloir aller à l’encontre de ce pour quoi l’on est né. Dieu a fait de toi une musicienne pour chanter, Maryline, non pour te battre.

- Que voulez-vous dire ?

- Qu’une fois en les murs de la citadelle de Kahina, tu devras rechercher l’enseignement du maître alchimiste. Et devenir à ton tour une magicienne.

Le soleil se fondit dans le sable. Le chant s’éleva. Maryline crut entendre une voix dans le vent.

 

- Un magicien, lui expliqua Ikku alors qu’ils descendaient au sud vers les terres de Kahina laissant Ksahar derrière eux, n’est pas forcément un sorcier.

- S’il utilise la magie…

- Vous êtes toujours aussi empressée de question, siffla Dolby. Laissez-là poursuivre avant de vous emporter.

- Un sorcier, c’est un être doté de naissance de pouvoirs magiques, qui a la faculté innée d’utiliser une ou plusieurs sources de magie. Par conséquent, on peut considérer Dolby et Ksahar comme des sorciers. Même si on utilise plus ce terme pour les humains.

- Oui, nous ne sommes que des démons ou des monstres, ironisa le manchot.

- Mais non, vous savez bien que les monstres n’ont pas d’aptitudes à la magie, le rassura Maryline.

- Je me passe de vos commentaires, mademoiselle.

- Mais alors qu’est-ce qui détermine la nature d’une créature, entre démon et sorcier ? Si les démons naissent avec un savoir magique, ce sont aussi des sorciers.

- Les démons sont des créatures d’invocation, subordonnés aux sorciers. Ils ont pris la fâcheuse habitude d’eux-mêmes invoquer des monstres comme les Nâgâ mais ce n’est pas dans le cours naturel des choses. Un sorcier ne peut-être invoqué comme familier. Les démons répondent à des incantations spécifiques à chaque espèce, ils sont esclaves de facto, et se libère rarement de l’emprise du sort qui les gouverne.

- Alors si aucun sorcier ne les invoque, que font-ils ?

- On ne le sait pas vraiment parce que personne de sensé ne va se balader dans le monde inférieur. Et la coopération avec nos homologues qui vivent dans leur monde est limitée vu que les deux camps sont perpétuellement en guerre. Et quand on pose directement la question aux intéressés, ils restent très évasifs sur le sujet. Apparemment, ils errent dans leur lieu de naissance, comme des grosses ruches qui grouillent de larves et d’abeilles en devenir.

- Alors tu peux aussi invoquer un démon ?

- On s’éloigne du sujet, marmonna Dolby qui trottinait devant.

- Oui. Et d’ailleurs c’est grâce aux magiciens que nous le pouvons. Parce qu’ils étudient la magie sous toutes ses coutures, ils expérimentent, ils découvrent de nouvelles formules et de nouveaux sorts. Ce sont des savants, des sages très respectés. Evidemment, savoir utiliser la magie c’est plus pratique. Mais avec la théorie et en s’aidant d’un assistant sorcier, on peut devenir un très grand magicien. Les alchimistes sont en grande majorité de ceux-là. Parce qu’ils appréhendent la matière du point de vue des humains ordinaires et les transposent selon la théorie magique… Enfin c’est ce que m’a dit un jour le maître alchimiste, mais bon je suis déjà pas exceptionnellement douée en magie, alors la physique-chimie…

- Ouais, enfin moi la dernière fois que j’ai fait de la chimie c’était il y a 3 ans et je sais à peine ce qu’est un atome ! Je ne suis pas une scientifique.

- Vous n’en aurez qu’un œil plus neuf. Ikku a trop généralisé l’idée du magicien. Ce n’est pas un physicien ou un chimiste, c’est un théoricien, un penseur, un chercheur. Il y a bien des chercheurs en lettres dans vos universités ? Pourtant que peut-on inventer en littérature ? Chaque fois que vous lisez pour la première fois une partition vous êtes une scientifique ; vous décortiquez les arrangements pour vous les approprier ; vous ne jouez pas de la même façon que son compositeur ; vous ne jouerez jamais comme lui parce que vous n’avez pas la même approche, la même sensibilité. C’est ça être magicien : explorer de nouvelles voies, expérimenter les formules, revoir les bases, adapter, faire évoluer. Mais pas forcément par une méthodologie pragmatique, plutôt par l’instinct, le regard, la sensation…

Dolby laissa sa phrase en suspens. Sous leurs pas, le sable crissait doucement brisant le silence de la nuit. Les étoiles scintillaient dans le ciel et la lune déversait sur les trois voyageurs sa lueur blafarde qui donnait aux deux filles des airs macabres quand elle éclaboussait de reflets le plumage monochrome de l’animal. Le désert devenu blanc ressemblait à une banquise de sucre, toute en courbes douces.

Maryline médita tout ce qu’elle venait encore d’apprendre. Elle se sentait comme un gamin perdu au milieu d’une forêt d’informations dont elle n’entrevoyait pas le bout. Dont elle ne verrait certainement jamais le bout. Mais Dolby avait raison sur un point : elle marchait à l’instinct. Si elle réfléchissait, elle réfléchissait trop et elle s’était retrouvée à enchaîner les concerts dans les grandes salles au lieu d’affronter son vrai problème. En musique c’était pareil. Son professeur particulier lui avait enseigné la théorie du solfège pour pouvoir lire la musique. Mais elle ne s’en servait plus qu’inconsciemment. Elle ne pouvait pas s’arrêter à un problème technique, elle devait jouer. Ca passe ou ça casse. Si elle apprenait les bases de la magie, peut-être ferait-elle une magicienne potable. Une alchimiste.

- Stop ! cria Ikku. On fait une pause. J’ai faim, j’ai soif et je suis crevée !

- On vient de manger ! s’exclama Dolby qui n’entendait pas perdre davantage de temps et éloigner d’autant le moment qui le ramènerait enfin chez lui.

- M’en fiche j’ai faim ! Et puis je vous rappelle que ça fait des heures que je marche une cheville blessée alors on s’arrête ! Et puis on est pas pressé. Ma mère a mis cinq jours à rentrer de son initiation. Ils ne m’attendent pas avant et ne s’attendent peut-être même pas à ce que je rentre.

- Encore ! Quand allez-vous cesser vos jérémiades ? Ce gros lourdaud de Ksahar ne vous a pas dit de ne plus vous morigéner inutilement ? Question philosophie, il est fort le fils du soleil. Mais quand on parle de sentiment, il se pose là.

Dolby se dandina jusqu’à la jeune fille, examina la cheville enflée en sifflant en basse puis tapota la hanche d’un air compatissant.

- Vous êtes une reine, que diable ! Alors comportez-vous en reine !

Il regarda Maryline en biais et secoua la tête.

- Où va-t-on avec une paire pareille ? Une reine qui doute de tout et un premier conseiller qui n’a aucune idée de ce qui l’attend. Je vais peut-être faire mes valises, moi…

- Premier conseiller ?

- Le maître alchimiste, expliqua Ikku en se laissant choir à même le sable en se massant la cheville, celui qui tient la lance et le bâton est le sage de Kahina, le premier ministre de la reine.

- Eh ben commence à t’en chercher un autre, parce que j’envisage à peine la possibilité de devenir alchimiste alors grand maître…

- Vous n’aurez pas le choix. Il n’y a qu’un seul alchimiste dans la tribu de Kahina, choisi par son prédécesseur parmi ses apprentis. C’est un alchimiste un peu particulier, unique en son genre.

Maryline commença à envisager l’ampleur de l’épreuve qui l’attendait. Ksahar s’était bien moqué d’elle, leur petit entretien dans le désert n’avait rien d’un accomplissement. En plus de se former à l’alchimie, elle allait devoir se tailler une place au milieu des apprentis du maître et pire que tout les surpasser…

- Ca passe ou ça casse, commenta Dolby avec une expression ironique.

Je le déteste…

 

 

 

 

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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 22:41
Dresseur de faucon sous le coucher de soleil dans le désertPetite (enfin petite on verra) histoire annexe à la revanche des anges que j'ai dû retirer. Mais les personnages de Maryline Bessarion, descendante des Basarab-Draculescu (famille de Vlad Dracul - Dracula), pianiste et exorciste, et d'Ikku Jadou, descendante de Kahina, reine berbère de l'Atlas, me sont tellement attachants que je ne pouvais pas les laisser tomber dans l'oubli. Alors elles ont eu le droit à un récit pour elles seules. C'est pour ma petite Maryline N., qui a vu naitre cette histoire en cours de chromato et qui l'a largement inspirée, que je l'ai reprise.

En quelques mots:
rejetée du clan paternel, Maryline Bessarion, pianiste prodige, se lance à la recherche des mythiques guerriers de Kahina, réputés pour leur entraînement qui pourrait faire d'elle une exorciste digne de ses ancêtres. Mais les sujets de la reine du désert se révèlent être une communauté de sorciers, considérés comme des ennemis à abattre par la caste des exorcistes au même titre que les démons. Quand elle rencontre Ikku, héritière du clan de Kahina, Maryline est partagée entre les rancoeurs distillées par son éducation exorciste et la curiosité que suscite la sorcière maladroite.

Chapitre 1 : L’hymne des sables

 

         Les grains de sable qui volettent dans le vent ne font pas de bruit aux oreilles de ceux qui ne savent pas écouter. Mais leurs mouvements légers et incertains, bruissent de mille sons, chuchotements, crissements, effleurements. Quand le vent se lève sur les dunes, ils sont des millions, des milliards à faire entendre leur voix. Le désert chante.

         Maryline Bessarion a apprit à écouter la symphonie des monts de sable. Elle, la musicienne venue des montagnes glacées de Transylvanie, était restée sourde à la mélodie, les yeux emplis de la beauté du paysage, muette d’admiration mais les oreilles obstinément closes à la voix secrète. Jusqu’à ce que son sens se réveille et qu’elle découvre la beauté simple et pure de sa propre musique. Tout cela grâce à une seule personne. Unique et irremplaçable.

Mais aujourd’hui tout cela prenait fin. Il était temps de faire ses adieux.

 

         Le vieux 4x4 cahotait sur les pierres arides de l’erg, rendant le voyage pénible. Les pauvres bandes de verdures cultivées défraîchies par le soleil avaient depuis longtemps disparu au profit d’un sol argileux et sec et des reliefs calcaires érodés par le vent. Hormis deux, trois fennecs faméliques pas même effarouchés se reposant à l’ombre de rochers pourris, on n’avait pas croisé âme qui vive. Il n’y avait rien. Et au-delà de l’horizon recuit par l’astre du jour qu’il en semblait se fondre dans le ciel blanc, il y avait encore moins que rien. L’océan de sable. Le désert le plus vaste et le plus chaud du globe. Le domaine des Touaregs, les hommes bleus, les seuls à pouvoir se faire accepter de l’impitoyable et à y survivre.

         Le 4x4 ralentit, s’arrêta à l’ombre d’une falaise blanche rayonnant de chaleur.

         _  Pourquoi s’arrêter ici ? Le désert est encore loin.

         _  Ici s’arrête le domaine des hommes des villes. Au-delà commence le royaume du dévoreur d’âmes et plus loin encore vivent les nomades. Nous ne dépassons jamais la frontière du Lion Vigilant.

         _  Mais je veux aller dans le désert. Vous aviez promis de m’y emmener.

         _  Dépasser cette limite, c’est courir la mort à chaque pas. Admirez le paysage. Les touristes de tous les pays viennent ici.

         _  Ai-je l’air d’une touriste ? Je ne suis pas venue photographier des pierres !

         Le chauffeur la considéra d’un œil suspicieux. Ce n’était qu’une gamine du Nord qui devait à peine être entrée dans l’adolescence. Que venait-elle faire dans le désert ? Il allait la faire descendre, qu’elle prenne quelques photos, puis il la ramènerait à Bab-El Amaha, leur point de départ.

         Elle rassembla ses maigres affaires dans son sac de voyage usé, y accrocha ses deux gourdes isothermes cabossées et descendit. Son sac sur l’épaule, elle avança résolument vers le Sud.

         _  Que faites-vous, inconsciente ?

         _  Vous n’avez pas tenu votre promesse. Il faut bien que je me débrouille par moi-même.

         Sans se retourner, elle franchit la ligne indistincte de sable et de roche qui formait comme un no man’s land entre les franges effilochées du monde des hommes et le désert.

         Le chauffeur la regarda s’éloigner, vaguement empreint d’un sentiment de culpabilité, puis haussa les épaules d’un air défaitiste, remit le contact, enclencha la marche arrière et lança son vieux 4x4 sur la piste du retour. Après tout ce n’était pas ses oignons, si elle voulait mourir, libre à elle. Et on dénombrait suffisamment de disparitions de touristes insensés qui bravaient les recommandations des guides pour qu’on ne l’embête pas trop au sujet de cette gamine.

         Bientôt le nuage de poussière de la voiture ne fut plus visible. Et pour la jeune fille demeurée seule, plus aucun espoir de retour en arrière. Il fallait avancer.

         La température avoisinait les 60°C, voire plus. La jeune fille n’avait pas pensé qu’il serait si difficile de progresser sous cette chaleur, malgré les protections, malgré son entraînement. Au bout de deux heures de marche, le soleil au plus haut dans le ciel tapait comme un sauvage sur sa tête et son dos. Ses tempes bourdonnaient, son sang bouillait dans ses veines. La sueur coulait à peine en sillons discontinus sur son visage poussiéreux.

         Avance ! Avance ! On le lui avait assez seriné. Elle était forte. C’était pour se le prouver qu’elle avait parcouru tout ce chemin. Après la tournée des grandes cités, Prague, Varsovie, Moscou, Paris, au revoir Maryline Bessarion la pianiste et sa notoriété. La jeune virtuose prodige de 16 ans avait déclaré à la presse, via son agent, vouloir prendre du repos et s’éloigner quelques temps des feux de la scène. Trop de pression pour la gosse, avaient immédiatement titré les tabloïds. En fait, l’attaché de presse avait juste trouvé un mot de sa protégée expliquant qu’elle rompait son contrat et qu’il était inutile de vouloir la retrouver. Une heure après le communiqué officiel, le pauvre homme était admis dans une clinique spécialisée pour prendre du repos. Ainsi était Maryline Bessarion : sans demi-mesure.

         Comment en était-elle arrivée là ?

         Tu es une fille et je t’ai acceptée malgré tout. Mais si tu ne peux suivre l’entraînement, ne traînes pas dans nos pattes. Retourne à la musique et ne remets plus les pieds ici.

         Je peux le faire !

         Etait-ce pour cela qu’elle divaguait dans le désert depuis des heures ? Pour montrer qu’elle aussi, bien qu’elle soit une fille, pouvait survivre dans les pires conditions.

         Le soleil monta au zénith puis replongea vers l’ouest. Les gourdes se vidèrent et girent bientôt sur le sable brûlant dans les traces de pas. Au crépuscule, elle avait oublié jusqu’à son nom mais l’ordre immuable tournait encore dans sa tête en feu. Avance ! Avance !

         Si tu n’es pas capable de suivre le rythme, tu dois partir, abandonner !

         Jamais ! Elle n’avait jamais abandonné dans tout ce qu’elle avait entrepris. Si elle avait dû jeter l’éponge aux premières fausses notes d’un Chopin ou d’un Mozart, on ne l’aurait pas admise au Conservatoire de Bucarest.

         Et elle avançait mécaniquement vers le sud.

         Au sud, tu trouveras la tribu de Kahina, la reine des berbères de tout l’Atlas. La puissance de ses guerriers est légendaire, tout autant que leur endurance. Si tu parviens à te faire accepter d’eux, ils t’enseigneront leur art.

         Peut-être n’était-ce qu’un leurre, un mensonge pour la perdre. Kahina était un mythe vieux de plusieurs siècles. Qui pouvait prêter foi aux racontars de bonne femme qui prétendaient qu’une reine nomade commandait à toutes les tribus des montagnes du fin fond de son désert inaccessible ? Elle y avait cru. Elle avait espéré trouver réponse aux questions de son existence.

         Elle s’affala dans la pente d’une dune, à genoux. Ses yeux asséchés ne pouvaient pleurer. Le soleil rougit le sable d’une couleur intense de rubis et de sang avant de disparaître, avalé par le désert vorace. A l’ouest, le ciel conservait une teinte orangée. A l’est, la nuit vint rapidement et silencieusement recouvrir l’étendue désolée. La chaleur emmagasinée par le sable résorba, montant à la rencontre de l’air refroidit descendant. Une légère brise s’éleva, balayant les dunes comme une caresse. Le désert entama son chant par une mélopée inaudible des mortels.

         Et quand bien même la jeune fille l’eut entendue, elle fut subitement interrompue par un cri de désespoir. Un appel au secours. Le chant se tut, comme si chaque grain de sable formant l’immensité consciente du désert tournait son attention vers cet unique cri. Ramenée à la réalité, Maryline se fit honte de son semi-abandon. Elle se releva tant bien que mal, trébucha dans la pente à deux reprises, puis, d’une impulsion sur ses jambes mal assurées, elle s’élança en courant dans la direction du cri.

         Au sommet d’une dune, elle surplomba une grotte ouverte dans un affleurement de roche désensablé. Devant la tanière, une créature serpent jusqu’à la poitrine et femme au-delà menaçait une jeune fille tout en longueur blessée à la jambe, incapable de s’enfuir. Les grosses écailles écarlates crissaient en frottant les unes contre les autres tandis que la créature progressait en sinuant telle une vipère des sables.

         Un Nagâ, les démons serpent dont les cousins sylvains de Transylvanie avaient inspiré jusqu’à la légende de Mélusine. Une créature dangereuse car dotée d’attaques offensives fulgurantes et dont les armes de prédilection sont les pinces qui lui servent de bras et des crocs venimeux. Crocs qu’elle pointait en ce moment même vers sa proie en sifflant.

         Le sang de Maryline ne fit qu’un tour. Avec une énergie nouvelle, elle arma sa dague en argent qui ne la quittait jamais et la lança proprement dans la poitrine du monstre.

         Décontenancé, le Nagâ s’arrêta pour considérer la lame qui dépassait de son thorax et la lanceuse. Il se débarrassa de l’écharde avec une de ses pinces coupantes et malhabiles et se rua, crachant furieusement, sur Maryline, qui l’esquiva d’un bond maladroit. Elle se rattrapa tant bien que mal sur l’épaule gauche, se releva. Le Nagâ chargea. Maryline ne comprenait pas pourquoi la dague n’avait eu aucun effet. Elle essayait de garder les idées claires, malgré sa tête qui tournait, le brouillard devant ses yeux qui l’aveuglait. Une pince frôla son visage, ce qui lui redonna une certaine vigueur. Elle sortit sa seconde dague pour retenter son coup, mais la lame lui fut arrachée des mains et voltigea pour aller se planter dans le sable vingt mètres plus loin. Maryline regarda son dernier espoir s’envoler. Elle esquiva les coups qui pleuvaient sur elle, sentant les forces la quitter à nouveau. Elle devait tenir l’adversaire à l’œil, ne pas lui tourner le dos et s’enfuir bêtement ou elle se retrouverait avec des crocs dans le corps avant même de s’en rendre compte. Il fallait absolument qu’elle récupère ses couteaux. Mais les attaques l’éloignaient toujours plus de sa cible. Un éclair fugitif attira l’attention de la jeune fille : une pierre noire comme un gros caillot de sang coagulé, entre les yeux de la créature.

         Maryline se souvint d’un jour d’enfance où elle avait hurlé au secours dans la forêt jusqu’à ce que son frère survienne et transperce le sceau d’énergie d’un Nagâ de sa dague.

         Les monstres de niveaux inférieurs n’ont pas véritablement la force de se matérialiser dans notre monde. L’énergie qui leur est nécessaire est scellée. Ce qui les rend quasi invulnérable puisqu’il s’agit plus d’une projection que d’une présence physique réelle. Pour vous débarrasser d’un Nagâ sylvain, il faut briser son sceau.

         C’était ça ! Voilà pourquoi l’argent n’avait pas provoqué les morsures habituelles. Les attaques physiques étaient inefficaces. Mais comment briser la pierre sans argent. Maryline recula d’un bond vif mais trébucha sur une pierre, tomba à la renverse, acculée à la grotte. Le Nagâ eut un sourire qui révéla ses crochets luisants en levant le bras pour la tuer.   

         _  Maintenant tu ne bougeras plus, siffla-t-il de sa voix poussiéreuse.

         Merde, ça parle en plus ! Il faudrait soulever la question au prochain congrès de Bucarest. Ca l’énervait de se faire des réflexions connes dans des moments pareils. Elle perdit même du temps à s’en maudire.

         _  Attention !

         En général, l’injonction « attention ! » prévient, met en garde contre un danger éventuel que l’on n’a pas repéré. Etant donné que Maryline avait le danger mortel sous les yeux, on pouvait se demander si l’inconnue qui avait crié avait réagi stupidement au stimulus qu’est la peur ou pour une toute autre raison plus fondée. C’est peut-être parce qu’elle avait opté pour la deuxième solution que Maryline détala à quatre pattes sans demander son reste, loin du Nagâ. Bien lui en prit. En quelques secondes d’explosion, de jets de blocs et de nuage de poussière, la grotte ne fut plus qu’un maelström de roche informe sur lequel gisait un Nagâ blessé. Blessé mais pas mort. Pas encore.

         Maryline cavala vers le manche de sa dague abandonnée par le monstre. Elle la lança sur la créature qui se débattait dans les gravats. Le couteau siffla à trente centimètres de la cible.

         _  Vous l’avez raté ! s’écria la jeune fille blessée.

         Elle haletait, suait, tremblait, dans un état d’hystérie. Bref, elle présentait tous les signes cumulés de la panique et de l’épuisement.

         _  Pas la peine de crier, ça arrive à tout le monde !

         _  Mais tout à l’heure, vous l’avez eu en plein cœur.

         Maryline grimaça un sourire ambigu, entre ironie et excuse.

         _  Un coup de chance. Je n’ai pas mes lunettes.

         Le Nagâ se releva en tortillant sa queue serpente.

         _  Pas de temps à perdre. Il me faut un objet en argent.

         En réponse, elle reçut une chaîne et un pendentif. Impossible à lancer. Le monstre fonça sur elles. Maryline tenta le tout pour le tout. Elle enroula la chaîne autour de sa main pour ne pas la perdre et courut à la rencontre du Nagâ. Avec l’énergie du désespoir, elle dévia de la trajectoire des pinces, prit appui sur l’une d’elles qui se ficha dans le sol et plaqua sauvagement le pendentif sur le front de la créature. Le sceau noir se brisa en libérant l’énergie qui y était contenue. La déflagration envoya bouler Maryline cul par-dessus tête.

         _  Oh la la ! Ma tête !

Sa main dans ses cheveux rencontra une flaque poisseuse. Elle tâta précautionneusement la plaie sur son crâne. C’était superficiel, une estafilade causée par une pierre aiguisée : plus impressionnant que grave.

Maryline regarda autour d’elle le champ de ruines. Le désert s’était transformé en cratère de déflagration. Les particules microscopiques de sable retombaient en tournoyant comme dans une boule de neige qu’une main de géant aurait secouée. La jeune fille était toujours là, assise dans le sable, un peu sonnée mais vivante.

Maryline s’approcha d’elle, ses jambes la portant à peine.

_  Ca va ?

Elle hocha la tête bien qu’elle serrât sa cheville en grimaçant.

Merci d’être venue à mon secours.

_  Vous avez de la chance. Le coin n’est pas spécialement fréquenté.

_  Merci. Mais que faisiez-vous si loin de la frontière ?

Maryline épousseta sa veste, chose bien inutile dans ce monde de poussière.

_  Je pourrais vous retourner la question. Disons que je me promenais, ajouta-t-elle après un temps de réflexion. Je m’appelle Maryline Bessarion.

_  Ikku Jadou, répondit la jeune fille en serrant la main tendue de Maryline. J’aime beaucoup ce que vous faites.

_  « Ce que je faisais » serait plus juste.

_  Vous avez changé d’orientation, dirait-on, remarqua Ikku en faisant référence au Nagâ. J’ignorais que…

_  Un retour aux sources, sans doute, coupa l’ancienne pianiste. Tenez, se souvint-elle, et merci.

Elle lui rendit le pendentif dont la chaîne était toujours accrochée fermement autour de sa main. Ikku le récupéra, en un bien piteux état. Elle laissa échapper un cri entre effarement et mécontentement.

_  Qu’est-ce que vous en avez fait ?!

Maryline recula de deux pas et s’excusa, un sourire navré aux lèvres.

_  Désolée. Il était vraiment puissant. Je ne pouvais pas deviner que ça l’abîmerait à ce point. Toutes mes excuses.

_  Vous auriez pu savoir ce qui se passerait quand même !

_  Eh ! se récria Maryline. Je vous ai sauvé la vie !

_  Ce n’est pas le prob…

Effet de la blessure ou du stress, Ikku s’évanouit. Maryline ne s’en étonna pas : elle était maigre et semblait de faible constitution. Tout en ramassant ses dagues d’argent qui s’étaient révélées inutiles (mais pourquoi n’arrivait-elle jamais à viser dans des situations critiques ?), la jeune fille repensa posément à la bataille. Le Nagâ qu’elle venait de détruire était d’une puissance exceptionnelle. Certes, dans son état, n’importe qui aurait pu venir à bout d’elle. Mais les Nagâ n’étaient pas censés poser le moindre problème. Dans la classification des créatures maléfiques, ils ne dépassaient pas le premier niveau, à peine au-dessus des spectres et juste en dessous des goules. Un Nagâ, en résumé, ça impressionnait par la dimension de ses pinces mais c’était lent à en mourir, maladroit et bête. Rien d’une menace, en somme, tout juste bon à dépecer les humains qui ne courent pas assez vite.

Est-ce que cette espèce est différente ? Hormis la couleur, il semblait pareil en tout point à ceux de Transylvanie.

Non, il y avait décidément autre chose. Un pouvoir que la créature n’aurait pas dû posséder. Le simple fait qu’elle ait parlé était anormal. Les Nagâs ne parlaient pas, ils étaient bien trop sous évolués pour ça ! 

Tout en réfléchissant au combat avec le monstre, Maryline en vint à soulever l’explosion au moment critique où elle avait failli finir empalée comme une brochette. Il n’y avait là aussi aucune raison pour qu’une grotte plusieurs fois millénaire explose sur un coup de tête. La seule responsable, c’était Ikku. Ce qui impliquait qu’elle était du sang des sorciers. Une sorcière incapable de se débarrasser d’un monstre de premier niveau mais de retourner le désert ? Maryline commençait à douter de pouvoir trouver quelque chose de normal dans ce foutu trou perdu.

La jeune fille à la peau de miel était toujours dans les vapes. Maryline hésita longuement. L’aider aurait signifié un affront aux règles ancestrales de sa famille. Mais son honneur lui interdisait d’abandonner un être humain sans défense à un sort aussi peu enviable que mourir lentement dans la fournaise de l’Océan de Sable, fût-il de la race de Satan. Elle balança deux minutes entre l’idée qu’un autre qu’elle aurait planté sa dague dans la gorge exposée de la sorcière évanouie et celle qu’elles mourraient de froid si elle ne trouvait pas un abri rapidement.

Maryline décida qu’elle réfléchirait à la question tout en creusant un trou dans le sable. Ce serait déjà du temps gagné sur le choix à faire puisque, dans tous les cas, elle devrait se protéger du froid. Quand le trou fut fini, elle y tira Ikku sans trop de ménagement et l’ensevelit jusqu’à mi-corps, puis se terra à son tour dans la chaleur relative de leur abri de fortune, guettant les bruits d’une éventuelle menace. Dieu seul savait combien de saloperies rôdaient alentour.

En fait, plutôt que de lutter contre le sommeil en se demandant ce qu’elles allaient devenir, elles auraient dû profiter de la nuit pour avancer vers le nord, vers la civilisation. Mais avec sa cheville blessée, Ikku ne pourrait aller nulle part sans soins. En gros, elles étaient coincées, à moins que la jeune berbère ne fût capable de se soigner par ses propres moyens.

Etait-elle de la tribu de Kahina ? Une tribu de sorciers ?

J’irai pas loin s'ils sont tous comme elle.

Ikku remua dans son sommeil, gémit et se réveilla. Ses yeux embrumés accommodèrent difficilement dans l’encre nocturne. Quand elle eut assimilé sa situation, elle se tourna vers Maryline.

_  Merci, dit-elle simplement.

Maryline hocha la tête. Elle n’avait plus vraiment envie de parler, ni même de savoir. La fatigue était retombée d’un coup comme une masse sur son crâne. Elle avait la langue pâteuse d’avoir sucé des cailloux l’heure d’avant pour calmer sa soif et la somnolence la taraudait terriblement. Mais Ikku s’expliqua sans qu’aucune question ne lui soit aussi posée.

_  J’étais à la recherche du Gardien du Désert, le dernier Lion de l’Atlas.

Le dernier Lion de l’Atlas ? Cette légende selon laquelle le dernier spécimen géant de l’Atlas avait été transformé en rocher pour veiller sur le désert et qui avait donné son nom à la fameuse falaise du Lion Vigilant. Ladite falaise qu’elle avait vue le matin même ?

_  Ca fait partie de mon apprentissage. Le vieux sage m’avait dit que je le trouverais au nord, près des terres habitées. Quand je suis arrivée ici, tout indiquait que c’était le bon endroit. Je priais pour que le Gardien apparaisse, quand Ysserb m’est tombé dessus.

_  Ysserb ?

_  C’est le nom du Nagâ. Il était connu dans la région pour sa cruauté. Il m’a blessé à la cheville pendant mon invocation. Je l’ai repoussé avec des sorts mineurs mais je suis trop faible. Trop faible !

Elle assena un point rageur sur le sable.

_  En plus, j’ai fait sauter le sanctuaire du Gardien. J’suis nulle !

Elle éclata en sanglots.

Maryline sentait ses cheveux se hérisser sur sa nuque chaque fois que Ikku faisait référence à des pratiques magiques. Ce n’était pas de sa faute si elle avait été élevée dans la haine des pratiques démoniaques. Alors se retrouver à discuter de sortilèges avec une sorcière à qui elle venait de sauver la vie, c’était trop ! Elle était exorciste. Les monstres, les démons, tout ce qui représentait une menace pour l’humanité, elle l’exterminait. Et les sorciers n’échappaient pas à la règle. Ils étaient de la même engeance. Du même sang du diable. C’est ce que lui avait enseigné son père. Un enseignement qui s’écroulait sur ses bases à présent que Maryline avait, de ses propres yeux, vu une sorcière aux prises avec un monstre, deux créatures qui étaient censés être alliés.

Peut-être devrais-je revoir mon jugement.

_  Au moins vous êtes en vie, la consola-t-elle.

_  Uniquement grâce à vous.

_ Ne vous emballez pas. Sans vous, je serais en train de servir de repas aux charognards.

Avant qu’Ikku n’enchaîne sur une nouvelle question, Maryline décida qu’il était temps de passer aux choses sérieuses.

_  Votre cheville est cassée. Vous pouvez vous soigner ? Nous devons avancer.

La berbère repoussa une mèche de cheveux bouclés qui lui tombait dans les yeux. Elle tenta un sourire innocent.

_  J’suis pas trop fan de biologie.

Maryline soupira. Elle avait sa réponse : tant qu’elle ne serait pas reposée, elle ne repartirait pas. En écoutant Ikku, l’exorciste avait déduit qu’il s’agissait d’une nomade. Peut-être donc bien de la tribu de Kahina.

_  Et de l’eau, vous pourriez nous en trouver.

_  Oh ça oui ! C’est la première chose qu’on apprend dans le désert.

Elle tendit la main et fit sourdre une jolie petite fontaine d’eau fraîche.

_  Et voi…

Ikku s’évanouit derechef.

Mais sur quoi suis-je tombée ? se lamenta Maryline en recueillant le précieux liquide entre ses mains. Tant qu’il y aura de l’eau, on n’aura pas de problème. Mais il faudra bien se nourrir. Et puis je ne vais pas me la trimballer sur le dos comme un chameau jusqu’à perpète.

Elle admirait le ciel tout en réfléchissant, oublieuse de la fatigue.

Les étoiles sont vraiment magnifiques dans le désert. Plus encore que dans les montagnes. Il n’y a rien, aucun bruit, aucun animal, aucun humain.

Malgré les malheurs qui semblaient s’être acharnés sur elle depuis le matin, Maryline avait finalement réalisé son rêve. Le désert, la solitude, si l’on faisait exception de la fille qui respirait doucement la tête penchée sur son épaule.

Le silence. Enfin…

Peut-être n’y avait-il pas derrière cette fuite qu’une simple envie de prouver à son père qu’elle valait autant que ses frères. Peut-être bien qu’elle avait perdu le goût de la musique.

Le silence… rompu par une minuscule avalanche de sable. Aux aguets, Maryline fit volte face, emprisonnée par le sable, incapable de bouger plus que ce qu’elle n’avait déjà. S’attendant à voir un autre Nagâ s’abattre sur elle, elle avait dégainé sa dague d’argent pour se défendre. Aussi fut-elle décontenancée de tomber nez à nez avec un drôle d’oiseau géant à l’épais plumage blanc et noir.

_  Un pingouin ?

La bestiole s’ébroua et enfonça son bec dans la tache blanche de son ventre.

_ Manchot s’il vous plait. Empereur pour être exact. Nom latin : Aptendytes forsteri. Mon nom est Dolby, Eclaireur de l’Océan de Sable, pour vous servir. Mademoiselle… ?

_  Maryline Bessarion, balbutia la jeune fille décontenancée.

_ Charmé de vous rencontrer. Hum! comptez-vous pointer cette chose sur moi longtemps ? Non que je craigne l’argent mais je guéris assez mal des blessures au ventre.

Maryline rangea, un peu à contrecoeur, sa dague. Elle ignorait encore si elle devait faire confiance à un pingouin parlant qui se présentait comme l’Eclaireur du désert.

_  Manchot, siffla l’animal dans son long bec. S’il vous plaît, je ne vous traite pas de vampire.

_  Euh… C’est que la différence n’est pas probante et on fait souvent l’erreur me semble-t-il.

Je suis folle ? Je me tape la discute avec un manchot télépathe dans le désert !

 _  La différence entre un humain et un vampire n’est pas plus apparente à mes yeux mais je ne me trompe pas. Pardonnez-moi, je ne vous en tiens pas rigueur. Bien, si on y allait tant qu’il fait frais.

_  Une minute ! Je veux bien que vous soyez un manchot, monsieur Dolby. Mais… vous faites quoi, ici ?

_  Je pourrais vous retourner la question. Après tout, vous êtes la seule ici à ne pas être du coin. Je suis l’Eclaireur du désert. Je me charge de guider les voyageurs perdus.

Là c’est sûr, je rêve.

De son long bec effilé, Dolby la pinça légèrement au bras. Maryline émit un petit cri de surprise plus que de douleur.

_  Là ! Vous ne rêvez pas.

_  Mais les manchots sont censés vivre sur la banquise ! se récria la jeune fille. Ils ne parlent pas et ne lisent pas dans les esprits.

Dans son agitation, elle réveilla Ikku qui, somnolente, demanda qu’on la laisse dormir « un tout petit peu plus ».

Le manchot émit un sifflement modulé qui aurait pu passer pour un rire.

_  Oui, oui. La plupart d’entre nous ont préféré demeurer sur la terre qui nous a vu naître bien avant que les haute et basse sphères ne dérivent l’une de l’autre et ne transforment l’Antarctique en désert de glace. Mais d’autres, comme mes ancêtres, sont partis à l’aventure vers des jardins encore fleurissants. Et même quand la plaine est devenue le stérile océan de sable, nous sommes restés, lassés d’errer vers de nouveaux horizons. Et puis, ici, personne ne nous voit, nous n’éveillons pas la curiosité. Les humains ont depuis longtemps oublié les colonies de manchots des sables, hormis les nomades de Kahina.

Maryline avait déconnecté à l’histoire de la dérive entre les haute et basse sphères, chose dont elle n’avait jamais entendu parlée. Le nom de Kahina la ramena sur terre.

_  Kahina ? Vous les connaissez ?

_  Bien sûr. Ce sont les maîtres humains de ces terres qui nous entourent. Nous partageons notre territoire avec eux depuis des siècles. La jeune fille qui se tient à vos côtés doit être la petite Ikku.

Petite était un terme mal adapté. Ikku mesurait au bas mot son mètre quatre-vingts.

_  C’est elle, effectivement.

_  Pauvre enfant, elle cherche Ksahar mais il est parti faire un tour à l’est. Je lui avais pourtant dit de ne pas s’absenter si près du jour de l’initiation.

Il s’avéra inutile de vouloir réveiller Ikku. Dolby expliqua que le potentiel magique jouait beaucoup sur la capacité à se servir d’un pouvoir. Visiblement, la jeune berbère avait surestimé ses limites. Le manchot tira d’on ne sait où une espèce de traîneau de bois à patins (en cas d’urgence, précisa-t-il) sur lequel Maryline hissa Ikku.

_  Il nous faut trouver Ksahar avant le lever du jour ou vous aurez vite fait de cuire.

Maryline regarda l’étrange animal trottiner, entraînant la remorque derrière lui. Elle n’arrivait toujours pas à se faire à l’idée qu’une telle créature puisse vivre dans le désert. Elle le suivit avec curiosité en grignotant la ration de survie qu’il avait prise dans le traîneau à son attention. Elle fut impressionnée par l’extrême habileté dont il faisait preuve quand elle-même s’écrasait lourdement dans les dunes molles. Parfois, il coupait au plus court en glissant sur le ventre à bas des monticules. Pas une fois, le traîneau ne fit mine de chavirer.

Ils s’enfoncèrent dans la  nuit étoilée vers le levant. Derrière eux, la mélopée du désert reprit son rythme millénaire.

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